Trois façons de compter le temps : de Dortmund à Montreux
En septembre, deux rendez-vous que tout opposait ont raconté la même histoire. Le grand salon de la profession d’un côté, une soirée confidentielle au bord du Léman de l’autre. Entre les deux, un même fil : dans l’univers du cigare, le vrai luxe, c’est le temps.

Dortmund, la rentrée d’un métier
Depuis 1978, chaque mois de septembre, la profession se donne rendez-vous à Dortmund, en Allemagne. InterTabac est le grand salon du tabac et de ses métiers : fabricants, distributeurs et détaillants du monde entier y viennent découvrir les nouveautés, retrouver leurs partenaires, et surtout sentir où va le marché. Pour sa 46e édition, du 15 au 17 septembre, le salon a accueilli près de 800 exposants et environ 14 500 visiteurs professionnels.
On aurait pu s’attendre à une avalanche de lancements. C’est l’inverse qui a frappé les observateurs : peu de vraies nouveautés, et beaucoup de patience. Trois temporalités se dessinaient dans les allées, et elles méritent qu’on s’y arrête.
Le temps des familles : les 110 ans des Eiroa
Au Honduras, la famille Eiroa célèbre cette année 110 ans consacrés au tabac. Plus d’un siècle de récoltes, de fermentations et de savoir transmis d’une génération à l’autre. Pour marquer l’anniversaire, c’est Santi Eiroa, qui représente la quatrième génération, qui signe son tout premier assemblage.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans ce geste. Un assemblage, c’est une signature ; le premier d’une vie de blender, c’est une page qu’on ajoute à une histoire déjà longue. Dans un monde qui va vite, le cigare reste l’un des derniers métiers où l’on hérite d’un savoir comme on hérite d’une maison.
Le temps du calendrier : d’où viennent les éditions du zodiaque ?
La tendance de fond de ce salon, ce sont les éditions limitées en un seul format. Et l’on regarde déjà loin : 2027 sera l’année de la Chèvre dans le calendrier chinois, et plusieurs maisons, dont AJ Fernandez, Oliva, Plasencia et Flor de Selva, préparent leurs éditions dédiées.
Cette habitude a une origine précise. C’est Davidoff qui, au début des années 2010, a lancé sa série consacrée au zodiaque chinois, d’abord très discrètement sur le marché asiatique, puis dans le monde entier. Le succès a été tel que l’industrie s’est engouffrée dans la brèche, au point que chaque nouvel an chinois apporte désormais son lot de bagues illustrées.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la maison genevoise donne le tempo. Dans les années 1930, Zino Davidoff aménage dans sa boutique de Genève une cave où température et humidité restent constantes, afin que les havanes puissent continuer à y mûrir. On y voit volontiers l’ancêtre de nos humidors modernes. Puis, en 1946, il baptise une série de cigares du nom de grands châteaux bordelais, et fait entrer pour de bon le vocabulaire du vin dans celui du tabac. Retenez ce détail : il prend tout son sens un peu plus bas.
Le temps de la main : la création française à l’honneur
Si les cigares ont joué la prudence, les accessoires ont en revanche offert les plus belles surprises du salon. Et c’est la création française qui a tenu le haut de l’affiche.
S.T. Dupont, l’année de la laque

La maison S.T. Dupont a choisi de placer son année sous le signe de son savoir-faire le plus emblématique : la laque, entièrement réalisée à la main en France. Trois techniques ont été mises en avant. La laque tamponnée à l’éponge, qui dessine un effet marbré toujours différent. La laque mêlée de poudre d’or, qui capte la lumière. Et la laque posée sur un guillochage en pointe de diamant, où le relief du métal transparaît sous la couleur.
Une laque ne se fait pas en un jour. Elle se construit couche après couche, chacune devant sécher et être reprise avant la suivante. C’est un artisanat de la lenteur, et c’est précisément ce qui en fait la valeur.
Les Fines Lames, la Guillotine Vanguard

La jeune maison parisienne a présenté un nouveau coupe-cigare à double lame. Ses deux lames en acier inoxydable de qualité chirurgicale se croisent pour une coupe nette, et acceptent les modules jusqu’au cepo 80. Deux finitions sont proposées : dorée avec acétate façon écaille, ou chromée avec cuir cognac. Chaque Vanguard est livré avec son étui en cuir.
Le Tag Card Holder

Autre nouveauté, pensée pour la poche plutôt que pour le salon : un porte-cartes en cuir noir, gaufré d’un motif de feuilles et souligné de surpiqûres contrastées, conçu pour accueillir le Tag T135, le coupe le plus fin de la marque. La lame se glisse sous une sangle de cuir et s’en retire d’un geste. Cartes et coupe compris, l’ensemble ne dépasse pas la moitié de l’épaisseur d’un téléphone. Après le collier et le clip, le Tag trouve ainsi une troisième façon de se faire oublier jusqu’au moment où l’on en a besoin.
Le Punch Bracelet, revisité
L’un des objets fétiches de la maison évolue lui aussi. L’emporte-pièce de 7 mm du Punch Bracelet se porte désormais sur un bracelet en caoutchouc technique, fermé par un système inspiré des montres connectées. Un clin d’œil assumé à l’horlogerie, qui n’a jamais été très loin de l’univers du cigare.
Les cendriers MONAD et DYAD, en marbre

Enfin, Les Fines Lames ont décliné leurs cendriers MONAD et DYAD dans une matière noble : chacun est taillé dans un bloc de marbre, blanc de Carrare ou vert d’Inde, extrait au Rajasthan. Leurs noms viennent de la philosophie antique : la monade, l’unité, pour le modèle à une place ; la dyade, la paire, pour celui qui accueille deux cigares. Et puisque ce sont les veines de la pierre, formées au fil des temps géologiques, qui en dessinent le décor, aucun ne ressemble à un autre. Du temps, encore, mais à l’échelle de la Terre.
Découvrir l’univers Les Fines Lames
Montreux : la première Reserva de Trinidad
Pendant que la profession arpentait Dortmund, une tout autre scène se préparait à quelques centaines de kilomètres de là, sur les rives du lac Léman.
Une marque née dans le secret
Pour comprendre l’événement, il faut remonter à 1969 et à El Laguito, la manufacture havanaise où est né Cohiba, et où Zino Davidoff faisait d’ailleurs rouler ses propres cigares à la même époque. C’est là que voit le jour Trinidad. Selon le récit de la marque, ses cigares auraient longtemps été réservés aux présents officiels offerts aux dignitaires étrangers. Lors de la soirée de lancement, Tony Hoevenaars, à la tête d’Intertabak, rappelait que la marque était restée une trentaine d’années connue des seuls cercles diplomatiques, avant d’être évoquée publiquement en 1989. Son nom rend hommage à Trinidad, ville coloniale cubaine inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Une marque née pour les diplomates. Vous comprendrez qu’au Diplomate, cette histoire nous ait fait sourire.
Une soirée au bord du Léman

Le lancement devait avoir lieu en février à La Havane, pendant le Festival del Habano, mais la soirée prévue n’a finalement pas eu lieu. C’est Intertabak, l’importateur officiel des Habanos en Suisse, qui a repris le flambeau. Le 19 septembre, près de trois cents invités se sont retrouvés au Petit Palais du Fairmont Le Montreux Palace.
Le lieu ne manquait pas d’ironie. Montreux, capitale du jazz, est aussi la ville qui a inspiré à Deep Purple « Smoke on the Water », après l’incendie du casino en 1971. Pour le moment fort de la soirée, la nouvelle Reserva était servie avec un single malt des Highlands, The Dalmore King Alexander III.
Qu’est-ce qu’une Reserva ?
Chez Habanos, le terme Reserva désigne des cigares roulés à partir de feuilles qui ont bénéficié d’au moins trois années de vieillissement supplémentaires avant leur mise en œuvre. La mention « Cosecha » indique la récolte dont elles proviennent, ici celle de 2022.
C’est là que Zino Davidoff revient dans l’histoire. Quatre-vingts ans après ses cigares baptisés comme des grands crus, la logique de la Reserva est celle du vin : on ne sélectionne pas seulement un tabac, mais une année, avant de laisser le temps accomplir son travail. Le cigare porte une date, comme une bouteille porte son millésime.
La Vigía Reserva Cosecha 2022

Pour cette première, Trinidad a retenu la Vigía, un format court et généreux : 110 mm pour un cepo 54. Ce parejo de force moyenne est coiffé de la petite queue de cochon torsadée qui signe la marque. Sa bague « Reserva » intègre une puce NFC, qui permet d’accéder aux informations du cigare et d’en vérifier l’authenticité.
Les notes de dégustation officielles décrivent un cigare qui, avant l’allumage, évoque le cèdre et la noisette grillée. La première partie se montre douce et crémeuse, sur ces mêmes registres, portée par une combustion lente. Au milieu de la fumée, l’intensité monte sans rompre l’équilibre : cacao noir, épices douces, café torréfié. La dernière partie gagne en profondeur et en longueur, sur un cuir patiné, un fond sucré et une pointe discrète de poivre blanc. Comptez une cinquantaine de minutes.
Ce que septembre nous a appris
Une famille qui transmet son savoir depuis plus d’un siècle. Un calendrier qui rythme les éditions d’année en année. Des mains qui laquent et taillent sans jamais se presser. Des feuilles qu’on laisse reposer trois ans de plus avant de les rouler.
À Dortmund comme à Montreux, septembre a rappelé une vérité que les amateurs connaissent bien : dans notre monde, le temps n’est pas une contrainte qu’on subit. C’est l’ingrédient principal.
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